originellement paru dans la feuille d'info maloka d'automne 1998 et distribué sous forme de tract
Parler de domination ou d'appropriation de la classe des femmes par celle des hommes est controversé dans uns société qui se veut égalitaire. Cependant, les pratiques sociales à leur égard n'évoluent que trop lentement. Les femmes sont en effet davantage touchées par le chômage et le travail précaire que les hommes. Des les entreprises privées, à travail égal elles sont en général moins payées que leurs collègues masculins, sans oublier qu'un minorité d'entre elles accède à des postes à haute responsabilité ainsi qu'à l'activité politique. Moins payé et moins valorisé, le travail des femmes contribue rarement à affirmer leur autonomie.
Sans contrat, sans limitation dans le temps, non rémunéré, le "travail à la maison", la charge des enfants, des malades, des personnes âgées est encore majoritairement réservé au groupe des femmes. La sagesse populaire enseignant que pour être une mère ou une épouse digne de ce nom il faut "aimer sans compter", son temps libre se réduit comme une peau de chagrin. En famille, le temps des femmes est approprié par l'exigence sociale de pourvoir aux besoins de tous sans que rien ne soit demandé en contre partie.
Publiquement, elles ne peuvent pas se comporter aussi librement que les hommes, un vêtement trop seyant ou trop léger, une promenade solitaire en pleine nuit peuvent leur porter préjudice. La femme est physiquement libre mais socialement contrainte. Cette situation témoigne de la dévalorisation de son statut et montre à quel point il est difficile d'accéder à une égalité entre les sexes.
Comment expliquer que les femmes soient autant entravées par la société ?
L'appartenance sexuelle n'est pas un qualificatif comme un autre. Si la division des sexes est une indication biologique, "être femme" désigne tout un ensemble de pratiques et de comportements. La femme, dit-on, est doublement liée à son sexe ; soumise aux impératifs biologiques, elle est déterminée à penser et à agir en fonction des déterminismes que lui impose son sexe, "la femme a des ovaires, un utérus ; voilà des conditions singulières qui l'enferment dans sa subjectivité ; on dit volontiers qu'elle pense avec ses glandes." (Le Deuxième Sexe, Simone de Beauvoir). Ce type de discours affirme ainsi que les femmes sont dépendantes des mécanismes naturels qui les constituent et que c'est au sein de cette finalité interne que prennent place les justifications mises en oeuvre dans les rapports de pouvoir. Comme le remarque très justement Colette Guillaumin, "le discours de la Nature voudrait rendre sensible comment le fait d'être traitée matériellement comme une chose fait que vous êtes aussi dans le domaine mental considérée comme une chose".
Le discours naturaliste affirme que la femme est déterminée à agir, à se comporter en fonction de sa nature. Elle est donc différenciée de l'homme qui est déterminé par une nature qui ne le contraint pas et qui lui permet au contraire d'échapper au déterminisme naturel qui oblige tant la femme. Ainsi émancipé, l'homme mâle constitue le point d'ancrage, la référence, la norme autour de laquelle gravite l'autre moitié de l'humanité, irrémédiablement liée à une subjectivité originelle. La femme est ainsi jugée et évaluée par rapport à l'homme ; "elle est l'inessentiel en face de l'essentiel. Il est le Sujet, il est l'absolu : elle est l'Autre." (Le Deuxième Sexe, Simone de Beauvoir).
Le fait que la femme soit réduite à son sexe, retenue par l'attachement primitif à la Nature, la place d'emblée en situation d'infériorité par rapport à l'homme. C'est souvent au nom de cette différence réifiante que la classe des femes est appropriée par celle des hommes. En effet, si le corps de la femme est soumis au remous interne de ses humeurs, c'est tout son être qui lui échappe.
Le recours à l'interprétation naturaliste joue donc à plein dans les rapports d'appropriation tant et si bien qu'il semble au coeur du dispositif : la prise de possession du corps de la femme devient la conséquence logique et nécessaire de sa naturalité immanente. Le sophisme naturaliste proclame alors que les femmes sont engagées dans des rapports sociaux déterminés (faire des enfants, se marier, soigner...) parce qu'elles y sont naturellement plus disposées que les hommes. Cette attitude prend ses origines dans la pensée, d'après l'énoncé selon lequel, "une femme est une femme parce qu'elle est une femelle" (Sexe, race et pratique du pouvoir, Collette Guillaumin) et en tant que femelle, elle agit en conséquence.
En ancrant les relations d'appropriation dans une explication finaliste et réifiante, la femme reste prisonnière des contraintes sociales. En proclamant que les rapports entre les sexes sont d'une part, déterminés par l'immersion de la femme dans la Nature et d'autre part, évalués en fonction d'une différence de nature avec la classe des hommes, l'idée de Nature permet tout un ensemble de pratiques qui visent à assurer l'appropriation des femmes par le jeu des contraintes sociales.